PPE 3 : une clarification attendue, une…
La PPE 3 apporte des repères quantitatifs à horizon 2035. Plusieurs zones d'adaptation stratégique subsistent : priorisation repowering/greenfield, objectifs de stockage, mécanismes post-2028. Dans ce contexte, la robustesse des modèles économiques et l'agilité stratégique demeurent déterminantes.
Publiée le 13 février 2026 après plusieurs années d'attente, la troisième Programmation Pluriannuelle de l'Énergie redonne au secteur des repères quantitatifs à l'horizon 2035. Elle confirme la relance du nucléaire, ajuste les trajectoires renouvelables et précise les leviers de décarbonation. Si les grandes lignes se dessinent, plusieurs zones d'incertitude subsistent : clause de revoyure en 2027, évolution du calendrier d'appels d'offres et des mécanismes de soutien post-2028, cadre opérationnel du repowering, objectifs de flexibilité et de stockage par batteries… Pour les acteurs industriels et financiers, la robustesse des modèles économiques et l'agilité stratégique face à un cadre réglementaire évolutif demeurent déterminantes.
Instituée par la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte de 2015, la Programmation Pluriannuelle de l'Énergie constitue l'outil de référence pour orienter l'action publique en matière énergétique sur une période de dix ans, avec révision quinquennale. Elle fixe les trajectoires de production et de consommation, définit la composition du mix énergétique, encadre les priorités en matière d'efficacité énergétique, de sécurité d'approvisionnement et d'infrastructures de réseau.
La PPE traduit opérationnellement les objectifs de neutralité carbone inscrits dans la Stratégie Nationale Bas-Carbone. Sur le plan opérationnel, elle détermine les volumes et la fréquence des appels d'offres, définit les conditions tarifaires des guichets ouverts, et constitue le cadre de référence pour les dispositifs de soutien mobilisés par l'ADEME, Bpifrance ou France 2030. Elle conditionne ainsi l'orientation des investissements publics et privés, les choix technologiques et les ajustements fiscaux et réglementaires nécessaires.
Pour les producteurs d'énergie, gestionnaires de réseaux, industriels et investisseurs, la PPE a pour objet de fixer les repères indispensables à la planification des capacités, à l'allocation du capital et aux arbitrages technologiques de long terme. Son élaboration repose sur un processus structuré : diagnostic du système énergétique, construction de scénarios prospectifs, consultation des parties prenantes - État, collectivités, opérateurs, représentants de la société civile -, puis chiffrage et évaluation économique, sociale et environnementale des orientations retenues, avant adoption par décret.
La première période quinquennale de la PPE 2 s'est achevée fin 2023, laissant place à une phase d'incertitude prolongée quant aux orientations à venir.
Un parcours marqué par l'incertitude politique
Lancée en 2021, la PPE 3 devait initialement être adoptée en juillet 2023. Son calendrier a été retardé pour des raisons politiques. Après une consultation finale en mars 2025, sa publication annoncée pour le printemps a été repoussée à l'été, sur fond de désaccords relatifs au mix énergétique. Parallèlement, la proposition de loi « Gremillet », déposée en 2024 pour encadrer la programmation par la loi, a alimenté de vifs débats parlementaires et connu un parcours heurté entre Sénat et Assemblée nationale. En août 2025, la fuite d'un communiqué annonçant une publication imminente a ajouté à la confusion. Les incertitudes politiques, puis la chute du gouvernement à l'automne, ont encore suspendu le processus. Finalement, la PPE 3 a été publiée par décret le 13/02/2026, sans attendre l'issue de la proposition de loi.
La PPE 3 marque une inflexion par rapport au dispositif précédent : elle confirme la relance du nucléaire, ajuste les objectifs de développement des énergies renouvelables électriques terrestres et inscrit l'efficacité énergétique comme levier transversal de décarbonation. Cette évolution intervient dans le contexte d’objectif de réduction de la dépendance aux énergies fossiles - dont la part dans le mix énergétique doit passer de 60 % à 40 % d'ici 2035 - et de sécurisation de l'approvisionnement énergétique national.
Trois leviers structurants sont mobilisés : la relance de la filière nucléaire, avec la construction de nouveaux réacteurs conformément aux annonces du discours de Belfort de 2022 ; la poursuite du déploiement des énergies renouvelables, électriques et thermiques, pour répondre à la hausse projetée de la demande en électricité et compenser les délais inhérents à la mise en service des nouveaux réacteurs nucléaires, dont les premières unités ne seront opérationnelles qu'après 2035 ; et l'accélération de l'efficacité énergétique, portée notamment par la rénovation des bâtiments.
La PPE 3 confirme une trajectoire ambitieuse pour le nucléaire : construction de six réacteurs EPR2 d'ici 2035, avec huit réacteurs supplémentaires en option, consolidation et prolongation du parc existant, développement de réacteurs innovants de quatrième génération. Cette orientation contraste avec la PPE 2, qui prévoyait la fermeture de quatorze réacteurs d'ici 2035, dont ceux de Fessenheim. Cette relance s'inscrit dans un contexte de réforme du cadre de commercialisation de l'électricité nucléaire, marqué par la fin de l'ARENH et la mise en place du Versement Nucléaire Universel (VNU), dont les effets économiques sur les modèles d'affaires des acteurs restent à évaluer.
La PPE 3 ajuste les objectifs de déploiement des énergies renouvelables en fonction de plusieurs paramètres : rythme d'électrification des usages, évolution de la demande, tensions sur les prix de marché.
L'éolien en mer connaît une montée en puissance significative, avec une cible de 15 GW de puissance installée en 2035. Les appels d'offres 9 et 10, dont les attributions sont prévues d'ici fin 2026 pour un volume cumulé pouvant atteindre 10 GW, constituent une étape déterminante. L'appel d'offres 7 de septembre 2025 qui s’est révélé infructueux, et la fermeture de l'activité éolienne en mer de RWE soulignent la forte sensibilité de cette filière aux conditions économiques et aux arbitrages industriels.
Le photovoltaïque voit ses objectifs ajustés à 48 GW en 2030 et 55 à 80 GW en 2035, contre 54 GW et 65 à 90 GW dans le projet de mars 2025. La capacité installée fin 2025 s'établit à près de 30 GW. Le soutien prévu repose sur deux appels d'offres annuels d'environ 1 GW chacun pour le photovoltaïque au sol, et trois appels d'offres annuels d'environ 300 MW chacun pour le photovoltaïque sur bâtiment.
L'éolien terrestre est fixé à 31 GW en 2030 et 35 à 40 GW en 2035, contre 33 GW et 40 à 45 GW envisagés en mars 2025. La capacité installée fin 2025 atteint 24 GW, avec 10 GW de projets en cours. Le renouvellement des parcs existants (repowering) est présenté comme une priorité, afin de limiter la pression foncière et les impacts paysagers.
Les énergies bas-carbone non électriques, notamment le biométhane, font l'objet d'un objectif de 47 à 82 TWh injectés dans les réseaux en 2035, témoignant d'une volonté de structuration de cette filière.
Cette révision à la baisse des ambitions renouvelables traduit vraisemblablement la volonté d'aligner l'offre électrique avec le rythme d'électrification des usages, plus lent qu'anticipé. Un développement trop rapide des capacités de production face à une demande d’énergie insuffisamment électrifiée risquerait d’augmenter les déséquilibres entre offre et demande, comme l'illustrent les records récents de prix négatifs sur le marché spot en France.
La PPE 3 place l'électrification des usages et l'efficacité énergétique au cœur de la stratégie de décarbonation. Les leviers mobilisés incluent :
Un grand plan d'électrification des usages est annoncé pour le printemps 2026, avec des groupes de travail lancés dès février. Toutefois, l'accroissement de la consommation électrique ne suffit pas : la flexibilité du système électrique constitue un enjeu stratégique majeur pour accompagner le développement des énergies renouvelables et garantir la sécurité d'approvisionnement.
La PPE 3 reconnaît ce défi et propose plusieurs pistes :
La PPE évoque à ce titre des « bouquets de flexibilité » combinant diverses solutions : pilotage de la consommation (effacements dans le résidentiel et le tertiaire), développement du stockage (batteries, STEP, véhicules électriques à charge pilotable), optimisation des interconnexions européennes. Toutefois, seules les stations de transfert d'énergie par pompage (STEP) font l'objet d'une cible explicite, avec un objectif d'au moins +1,7 GW d'ici 2035, intégré aux objectifs hydroélectriques. Les capacités de stockage par batteries sont mentionnées, mais leur développement est renvoyé aux marchés de l'électricité et au marché de capacité, sans objectif quantitatif explicite.
La publication de la PPE 3 apporte une clarification attendue, en redonnant au marché certains repères quantitatifs à horizon 2035. Elle est destinée à permettre aux filières renouvelables de relancer des projets après les menaces de moratoire qui ont pesé sur le secteur. Toutefois, la visibilité offerte demeure toute relative.
La cible 2030 pour le photovoltaïque a été ramenée de 54-60 GW (consultation de novembre 2024) à 48 GW. Compte tenu de la capacité installée actuelle de 30 GW et de la dynamique de la filière, cet objectif apparaît prudent et proche de l'acquis. Pour les développeurs, cela signifie une fenêtre d'opportunité plus étroite que prévu sur la deuxième moitié de la décennie. Ceci pourrait renforcer la concurrence sur les appels d'offres et peser sur les conditions tarifaires. L'absence d'appel d'offres spécifique pour l'agrivoltaïsme avant 2028 retarde la structuration d'une filière pourtant identifiée comme prometteuse, créant une incertitude sur les modèles économiques et les stratégies foncières des porteurs de projets.
L'objectif de 31 GW en 2030 apparaît peu ambitieux au regard de la capacité installée de 24 GW fin 2025 et des 10 GW de projets autorisés. Parmi ces derniers, 5,6 GW ont déjà obtenu un soutien tarifaire via les appels d'offres CRE, sécurisant ainsi leur modèle économique et leur mise en œuvre probable.
La PPE 3 met en avant le renouvellement (repowering) des parcs existants, afin de limiter la pression foncière et les impacts paysagers. L'ambiguïté persiste toutefois sur la manière dont seront favorisés les projets de repowering par rapport aux projets greenfield dans les futurs appels d'offres. Si le repowering capte une part significative des volumes alloués, les nouveaux projets pourraient se retrouver dans une position inconfortable. Par ailleurs, la synthèse stratégique de la PPE mentionne deux appels d'offres annuels « hors renouvellement » à partir de 2026, mais précise aussi que « le renouvellement des parcs existants sera privilégié », ce qui nécessitera une clarification.
Pour les acteurs, cette incertitude complique la priorisation des investissements et la sécurisation des financements. En effet, le cadre opérationnel permettant de concrétiser la priorité affichée au repowering demeure en construction : la circulaire du 5 septembre 2025, bien qu'assouplissant les seuils de modification non substantielle, reste non contraignante pour les préfets. L'enjeu des servitudes radar devient par ailleurs d'autant plus structurant que le repowering implique une montée en hauteur des éoliennes, augmentant le risque d'interférences avec les radars militaires et météorologiques. La PPE 3 évoque un système de planification pour le développement de radars de compensation, mais sans préciser les modalités opérationnelles ni le calendrier. La priorité au repowering est affirmée sans que les leviers permettant de la rendre pleinement effective soient stabilisés
L'électrification des usages ne suffit pas à garantir l'équilibre du système électrique. La flexibilité constitue un enjeu stratégique pour accompagner le développement des énergies renouvelables et assurer la sécurité d'approvisionnement. Or, elle demeure traitée sans objectifs chiffrés à ce stade, hormis un objectif indicatif provisoire de 6,5 GW d'effacement à horizon 2030 et un objectif de +1,7 GW de STEP d'ici 2035. Les capacités de stockage par batteries sont mentionnées, mais leur développement est renvoyé aux marchés de l'électricité et au marché de capacité.
Pour les acteurs du stockage et de la gestion de la demande, cette approche, limitée à la définition d’objectifs, implique que les modèles d'affaires restent à construire dans un cadre réglementaire incertain à moyen et long-terme. La PPE 3 annonce des travaux complémentaires : définition d'indicateurs pour caractériser les besoins en flexibilité, études RTE dès 2026, intégration d'un soutien spécifique dans la refonte du mécanisme de capacité. Elle se situe ainsi davantage dans une phase de cadrage que de déploiement opérationnel, ce qui reporte l'émergence de signaux prix clairs et de mécanismes de rémunération anticipables et robustes.
La PPE 3 apporte un signal attendu par le marché : elle redonne de la visibilité sur les volumes et les grandes orientations à horizon 2035. Pour autant, cette visibilité demeure relative. L'introduction d'une clause de revoyure en 2027 - année d'élection présidentielle - signifie que la trajectoire pourra être réajustée en fonction des besoins réellement constatés, ce qui limite la portée de l'engagement à long terme. Par ailleurs, les évolutions annoncées des appels d'offres après 2028 entretiennent une incertitude sur les conditions économiques futures des projets.
Les zones d'incertitude qui subsistent - modalités concrètes de priorisation entre repowering et greenfield dans l'éolien terrestre, absence d'objectifs chiffrés pour le stockage par batteries, traitement exploratoire de la flexibilité, évolution des mécanismes de soutien post-2028 - constituent autant d'espaces d'incertitude stratégique pour les acteurs. Dans ce contexte, lever des financements demeure complexe : les investisseurs disposent de repères supplémentaires, mais, au-delà d’objectifs globaux, ont besoin de visibilité dans les modèles économiques. Cette visiblité reste aujourd’hui très limitée.
La PPE 3 clarifie le cadre mais impose aux acteurs de continuer à monitorer finement l'évolution réglementaire et à rester agiles dans leurs décisions d'investissement. La complexité persistante du paysage réglementaire et l'évolution rapide des conditions de marché nécessitent une analyse stratégique approfondie des fondamentaux de marché, capable d'intégrer les évolutions normatives, de modéliser les impacts économiques et d'anticiper les ajustements nécessaires.
Pour répondre à cet enjeu, Sia développe actuellement un agent IA dédié à l'analyse continue de la PPE 3 et de ses déclinaisons opérationnelles (décisions de la CRE, évolutions réglementaires, appels d’offres…). Combiné à l’expertise de nos équipes, cet outil permet d'interroger en temps réel le cadre réglementaire applicable, et d'identifier les zones d'incertitude, pour in fine proposer des ajustements des stratégies d'investissement.
Partner Energie | Paris
Sebastien est un Partner au sein de la BU Energie, basé à Paris. Il cumule plus de 25 années d’expérience, réparties entre le conseil en stratégie, la régulation et les fonctions opérationnelles dans le secteur de l’énergie.
Partner, Energie, Utilities et Environnement | Paris
Camille, Partner dans le pôle Energie & Services publics . Il dirige et soutient les opérateurs de réseaux et les services publics dans leur transformation globale vers des performances et une durabilité accrues au profit de l'ensemble du système énergétique.