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Recyclage et réutilisation des eaux usées traitées industrielles : un levier de résilience

Dans un contexte de tension croissante sur la ressource en eau, le recyclage et la réutilisation des eaux usées traitées s’imposent progressivement comme des leviers de sobriété et de résilience pour l’industrie.

À l’heure où la sobriété hydrique s’impose comme un enjeu majeur de résilience et de continuité d’exploitation, de plus en plus d’industriels engagent des démarches de recyclage et de réutilisation de leurs eaux usées traitées (REUT) pour sécuriser leurs approvisionnements et réduire leur exposition aux restrictions. Ces projets, portés par une dynamique réglementaire et budgétaire inédite, restent toutefois complexes à structurer : ils supposent d’articuler une stratégie claire, un modèle économique robuste et une gouvernance solide, propres à chaque site et à chaque territoire.

Les pénuries d’eau s’aggravent en Europe comme dans le monde, avec 30 % des territoires affectés au moins trois mois par an selon l’Agence Européenne pour l’Environnement (AEE). Si le stress hydrique est souvent associé au pourtour méditerranéen, il va bien au-delà : la Belgique, la Pologne, le Danemark par exemple figurent parmi les pays les plus exposés. Dans ce contexte, la France ne fait pas exception : selon le Cerema, les épisodes extrêmes de sécheresse ont doublé depuis 1960 et les arrêtés sécheresse concernent chaque année au moins 30 % du territoire depuis 2017. Le phénomène s’intensifie en été, avec 95 départements soumis à des restrictions d’eau dès juillet 2026, le nombre de départements au niveau le plus sévère (crise) ayant atteint 72 au pic, contre moins de 50 les trois dernières années. Il soulève également des préoccupations croissantes en hiver alors que la recharge des nappes phréatiques devient de moins en moins efficace. Cette situation s’explique par la diminution de l’infiltration de l’eau, liée à l’artificialisation des sols, à des épisodes de pluies plus intenses favorisant le ruissellement vers les cours d’eau, ainsi qu’à des hivers plus doux qui réduisent la fonte nivale et maintiennent la végétation active limitant d'autant plus la recharge hydrique des sols et des nappes en cette saison.

01 Recyclage et réutilisation des eaux industrielles : enjeux stratégiques et hétérogénéité sectorielle

La pérennité de l’appareil industriel français à l’épreuve du stress hydrique

Aujourd’hui, les déséquilibres du cycle de l’eau se traduisent par une accentuation des risques que les industriels doivent davantage anticiper, notamment les :

  • contraintes réglementaires sur les prélèvements et les rejets,
  • tensions et compétition sur les usages et risque réputationnel,
  • réductions de cadence de production,
  • suspensions temporaire de l’activité,
  • dégradations de la qualité de l’eau disponible nécessitant des traitements plus avancés.

Là où l’électricité et le gaz se sont imposés comme des ressources stratégiques, l’eau est restée pendant longtemps une ressource banalisée : peu coûteuse, perçue comme abondante et gérée comme une simple charge de fonctionnement. 

Les récents épisodes de stress, estivaux comme hivernaux, ont imposé l’eau comme un enjeu de continuité d’exploitation et de pérennité industrielle, à intégrer au cœur de la stratégie des sites industriels.

Des leviers de sobriété hydrique peu exploités en France

Plusieurs leviers de sobriété hydrique s’offrent aux sites industriels. En priorité, il convient d’agir sur la connaissance et la réduction des prélèvements et consommations d’eau en optimisant les procédés et en installant des dispositifs antifuites et des compteurs instantanés notamment. Néanmoins, une fois ces actions mises en place, le recyclage et la réutilisation d’eaux usées industrielles traitées ou non apparaissent comme une véritable alternative aux prélèvements :

  • Le recyclage des eaux usées traitées consiste à réinjecter, dans le même circuit, des eaux de process préalablement traitées afin de conserver un usage identique. Il peut s’appliquer dès lors que la qualité de l’eau après traitement est compatible avec les exigences du process.
  • La réutilisation des eaux usées traitées, ou REUT, consiste à affecter des eaux usées traitées à un usage différent de leur usage initial, que ce soit sur le site industriel d’origine ou en dehors. Cette méthode permet de réutiliser l’eau pour un autre usage, lorsque sa qualité après traitement ne permet pas une réutilisation dans le process d’origine.
Comment arbitrer entre recyclage et REUT

Néanmoins, contrairement à d’autres pays, le potentiel de valorisation des eaux usées dites non conventionnelles reste encore très peu exploité en France. Alors que l’Italie et l’Espagne affichent des taux de réutilisation respectifs de 8 % et 14 %, la réutilisation en France demeure marginale : par exemple, dans le contexte de l’assainissement collectif, seules 1 % des eaux usées traitées y sont réutilisées, soit environ 8 à 11 millions de m³ par an (Cerema).

Potentiel de recyclage et de réutilisation des eaux usées de l'assainissement collectif

Une dynamique industrielle engagée malgré une maturité contrastée

L’industrie française n’échappe pas à cette tendance : si elle s’est engagée depuis plusieurs décennies dans une réduction progressive de ses prélèvements d’eau (moins 1% en moyenne par an depuis 2008) ses usages - hors production nucléaire - représentent toujours ≈2,3 milliards de m³ prélevés chaque année, soit 8 % des prélèvements totaux selon le Commissariat Général au Développement Durable / SDES. Malgré cette baisse, le gisement de recyclage et de réutilisation des eaux usées industrielles demeure important.

Toutefois, les niveaux de maturité et d’avancement sur le sujet restent très contrastés d’une filière à l’autre. Dans le cadre du Plan Eau, 55 sites industriels ont fait émerger des projets de sobriété hydrique, pour un montant annoncé de 327 millions d’euros d’investissements, dont 12% dédiés à la REUT. Les filières de la chimie et des industries agroalimentaires se distinguent particulièrement : 28 sites issus de ces deux secteurs représentent à eux seuls 80% des investissements prévisionnels, soit 262 millions d’euros. (Source : Plan Eau : bilan des actions menées par l’industrie).

Les 3 filières industrielles les plus consommatrices

Les priorités d’investissement s’expliquent à la fois par le niveau de consommation d’eau des filières — la chimie représentant environ 45 % des consommations industrielles, devant la papeterie (15 %) et l’agroalimentaire (15 %) — et par leur potentiel de réduction, qui dépend largement du point de départ de chaque secteur. À cet égard, certaines filières, comme la papeterie, sont déjà très avancées, grâce à d’importants investissements ayant permis la fermeture des circuits et l’optimisation des procédés. Les Plans de Sobriété Hydrique (PSH) qui dressent la feuille de route hydrique de chaque filière industrielle traduisent bien une logique d’effort proportionné dépendant du degré de maturité de la filière, de la nature des procédés, des contraintes sanitaires, des exigences de qualité ainsi que des typologies d’installations propres à chaque activité.

Pour autant, si l’impulsion est bien lancée, le passage à l’échelle reste un enjeu majeur pour atteindre les objectifs nationaux et faire de la gestion circulaire de l’eau un véritable levier de résilience et de pérennité industrielle. 

02 Un cadre public en structuration qui accélère le passage à l’action

Depuis 2022, la question de la REUT et, plus largement, la gestion optimisée de l’eau s’impose progressivement comme un sujet de politique publique. Cette montée en puissance se traduit concrètement via le Plan Eau, lancé en 2023, qui fixe une nouvelle ambition nationale de gestion de la ressource en eau à l’horizon 2030.

Un changement d’échelle porté par le Plan Eau

Le Plan Eau vise d’abord à réduire la pression sur la ressource, avec un objectif clair : moins 10 % de prélèvements en eau d’ici 2030, tous secteurs confondus. Celui-ci s’appuie sur des trajectoires de sobriété définies à l’échelle des territoires et prévoit un accompagnement ciblé des sites industriels à fort potentiel de réduction afin d’accélérer les gains de performance hydrique et la baisse des consommations.

En parallèle, ce plan engage un changement d’échelle sur la réutilisation des eaux non conventionnelles. L’ambition du Plan Eau est de déployer 1 000 projets de réutilisation d’ici 2027. Pour les industriels, cette orientation constitue un signal fort : la REUT devient un levier structurant pour sécuriser les approvisionnements, réduire l’exposition aux restrictions et renforcer la résilience des sites. 

Pour soutenir ces objectifs, l’action publique s’accompagne d’un renforcement des moyens financiers :

  • 100 M€ sont dédiés à l’innovation via le programme INNOV’EAU, ainsi qu’à l’amélioration de la performance des réseaux et au renforcement des dispositifs de gestion et d’anticipation des sécheresses.
  • Les Agences de l’eau voient leurs moyens d’intervention augmenter de 475 M€ par an, afin d’amplifier l’accompagnement des projets et la mise en œuvre opérationnelle des priorités du Plan Eau.

Les premières briques d’un cadre réglementaire prometteur

Le cadre d’action publique et réglementaire évolue progressivement pour servir la trajectoire fixée par le Plan Eau et créer les conditions favorables au développement des usages (irrigation, arrosage, nettoyage de voiries, usages industriels divers, voire production d’eau potable). 

Sur le plan légal, deux sauts majeurs illustrent la dynamique d’accélération sur ces sujets : 

Le décret n°2025239 et l’arrêté associé de mars 2025 lèvent le principal verrou juridique en autorisant, pour certains usages domestiques, la substitution de l’eau potable par des EICH (eau impropre à la consommation humaine) lorsque la qualité n’a pas d’influence directe ou indirecte sur la santé, selon des critères de qualité et des conditions techniques définis.

Les décrets n°202433 et n°2024769 de janvier et juillet 2024 ouvrent la réutilisation d’eaux au sein des usines, jusqu’à permettre, sous conditions, l’emploi de certaines eaux recyclées comme ingrédient entrant dans la composition de denrées alimentaires finales.

Nous nous dirigeons aujourd’hui vers un cadre industrialisable des eaux non conventionnelles autour d’une constante : priorité à la santé et à l’environnement. Parallèlement, il s’agit d’aller vers davantage de simplification et de standardisation pour permettre la massification des projets de recyclage et de réutilisation, avec un objectif de sobriété et de résilience consistant à réserver l’eau potable aux usages qui l’exigent — notamment en contexte de tensions et de sécheresses.

Les projets industriels effectivement mis en oeuvre demeurent limités

Pour autant, il s’agit d’un cadre encore naissant qui devra être éprouvé dans la durée. Les projets industriels effectivement mis en œuvre demeurent limités : à fin 2023, 419 projets de REUT ont été recensés, dont 329 issus d’assainissement collectif ou non collectif et 90 d’origine industrielle. La levée progressive des principaux verrous réglementaires devrait néanmoins permettre d’accélérer la mise en œuvre des projets restés jusqu’ici au stade d’étude ou de développement.

Ce cadre réglementaire et financier en structuration crée les conditions favorables à l'action, mais sa mise en œuvre concrète reste entière pour chaque industriel.

03 Transformer les eaux usées industrielles en ressources : une équation technique, économique et territoriale

Face à cette pression croissante sur la ressource, les défis à relever pour les industriels sont multiples : 

  • Sécuriser l’accès à l’eau et garantir la continuité de production, 
  • Maîtriser le rapport coûts/bénéfices des traitements déployés à plus long terme en s’appuyant sur de nouveaux modèles (comme le Water-as-a-Service – WaaS) et des stratégies de réduction des rejets (comme le Zero Liquid Discharge – ZLD),
  • Répondre aux exigences techniques et réglementaires propres à chaque secteur et à l’usage final visé, 
  • Favoriser l’acceptation sociale des projets, en assurant transparence et exemplarité sur la maîtrise des risques sanitaires, la préservation des milieux aquatiques et le respect des équilibres hydrologiques, 
  • Fédérer un écosystème multi-acteurs souvent complexe (partenaires techniques et technologiques, agences de l’eau, collectivités locales, etc.),
  • Identifier les sites les plus favorables, tant sur le potentiel de valorisation des eaux usées traitées que sur le faible impact environnemental de cette réorientation des flux hydriques.

Dans cette perspective, nos experts proposent une vision simplifiée de la chaîne de valeur du recyclage et de la réutilisation des eaux usées traitées industrielles. Elle met en évidence la diversité des approches possibles selon la ressource disponible, les contraintes de qualité liées à l’usage visé et le niveau d’ambition de valorisation porté par l’industriel. 

Type de traitement sur site

Au regard des tarifs actuels relativement bas du mètre cube d’eau, mener un projet de recyclage ou de réutilisation des eaux usées traitées s’inscrit nécessairement dans une démarche plus globale de sobriété à moyen et long terme, intégrant une gestion concertée de la ressource à l’échelle du site et du territoire local.

Cette grille de lecture montre qu’il n’existe pas d’approche unique de valorisation des eaux usées industrielles. D’une filière à l’autre et d’une usine à l’autre, on observe une pluralité de conceptions, de choix technologiques et d’usages finaux en fonction de la nature des effluents disponibles, des exigences de qualité associées aux usages visés, des contraintes réglementaires, du modèle économique retenu et du niveau de stress hydrique local.

L’enjeu aujourd’hui n’est plus de savoir si la réutilisation est une alternative pertinente, mais comment et à quelle échelle chaque secteur, chaque entreprise peut la systématiser ; problématique d’autant plus complexe que chaque projet s’inscrit dans un contexte territorial spécifique et déterminant pour l’architecture du projet. 

Dans cette perspective, les retours d’expérience terrain constituent un point d’appui essentiel pour passer du cadre conceptuel à la mise en œuvre opérationnelle.

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