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Le minage de Bitcoin, une industrie aux bénéfices sociaux, économiques et écologiques ?

Entretien avec Sébastien Gouspillou, entrepreneur dans le secteur des cryptomonnaies. BigBlock Data Center, l’entreprise qu’il a co-fondée, est le leader français du mining [1] de Bitcoin.

Pouvez-vous nous expliquer votre parcours, comment vous avez découvert Bitcoin et pourquoi avoir décidé d’entreprendre dans le secteur du minage de Bitcoin ?

 J’ai co-fondé BigBlock Datacenter en 2016, et je travaille également comme consultant pour un groupe agro-forestier basé à Singapour, qui crée des plantations durables en Asie.

J’ai découvert Bitcoin en deux temps. En premier lieu en 2011, lorsque mon associé m’en avait parlé, sans susciter mon intérêt. Puis, en 2014-2015, ce fût la révélation. Je m’intéressais depuis longtemps au fonctionnement de l’économie mondiale ainsi qu’à la distribution des richesses. En particulier, je ne voyais pas – et je ne vois toujours pas – les effets bénéfiques de la croissance économique mondiale se répercuter sur les populations les plus démunies, et, bien au contraire, je constatais partout des écarts grandissants entre ultra-riches et pauvres. J’ai fini par arriver à la conclusion qu’il y avait un biais dans la création monétaire et dans le système monétaire mondial. J’ai alors compris la proposition de valeur de Bitcoin. 

C’est lors d’un de mes voyages professionnels que j’ai eu la chance de visiter des fermes de minage de Bitcoin, la toute première à Taïwan, et le côté industriel m’a tout de suite interpellé et séduit. C’est à ce moment-là que j’ai eu envie de me lancer dans le minage de Bitcoin. C’était à l’époque une industrie inconnue en France.

Vous avez fondé et êtes aujourd’hui le CEO de Bigblock Data Center, une entreprise française de minage de Bitcoin. Quelles sont les activités de Bigblock DC ?

Bigblock Data Center est une entreprise spécialisée dans l’utilisation d’hydroélectricité pour miner exclusivement du Bitcoin. Nos partenaires et clients sont des compagnies d’hydroélectricité ayant une surcapacité de production. C’est un marché très important à l’échelle mondiale, et l’industrie de minage de Bitcoin n’en est qu’à ses prémices. 

Nous avons débuté par des implantations en Ukraine, en France, puis en Asie Centrale – Kazakhstan, Ouzbékistan, Tadjikistan –, et désormais en Afrique équatoriale, et, pour le futur, nous envisageons l’Amérique du Sud. 

Nous créons pour nos clients l’entièreté des fermes de minages : nous achetons les machines, les mettons en place dans des conteneurs, livrons et installons les conteneurs à proximité des sources électriques et enfin, nous administrons la ferme. Nous effectuons également un plan stratégique, en collaboration avec l’entreprise et les conseillons sur la sécurisation des revenus reçus en bitcoins et sur leur vente. Les machines sous notre gestion sont placées dans des mining pools [2] internationaux, afin de maximiser les bénéfices. Nous avons aussi comme clients des investisseurs pros, des entreprises qui souhaitent sécuriser et dynamiser une partie de leur trésorerie qui nous achètent des containers complets, des mini fermes clés en main hébergées dans nos fermes, d’autres, des particuliers qui nous commandent des machines à l’unité. Enfin, nous sommes brokers et vendons des lots d’ASICs [3] à certains de nos confrères mineurs professionnels.

Quels sont les bénéfices du minage sur centrales hydroélectriques, du point de vue des entreprises ainsi que des populations locales ?

L’énergie hydraulique, en plus d’être la plus écologique des énergies renouvelables, est également la moins chère à produire. Lorsque la possibilité de vente d’électricité est inférieure à la capacité de production, la centrale n’est pas exploitée de manière optimale. Les constructions de centrales hydrauliques sont des projets de très long terme. Il est normal que l’offre soit supérieure à la demande pendant la période de déploiement du réseau.

Si l’entreprise peut vendre cette production en surplus, même à vil prix, c’est une opération rentable pour elle. C’est là qu’interviennent les entreprises de minage. Soit elles installent leurs fermes à proximité de ces infrastructures afin de racheter l’électricité à bas prix, soit, comme nous le leur proposons chez Bigblock, elles vendent la ferme clé en mains à la compagnie productrice d’électricité. Quand la demande domestique locale augmente, le mineur doit réduire sa puissance installée, le producteur d’électricité n’a plus besoin de lui que comme talon de consommation, il n’est plus économiquement intéressant comme client electro-intensif. 

L’impact social que peut avoir le mining de bitcoin est bien illustré par notre ferme africaine : Là-bas, de nombreux villages n’ont pas accès à l’électricité, leur seule énergie de chauffe, le charbon de bois, est un désastre écologique : il est souvent créé à partir d’arbres coupés en masse dans la forêt primaire, illégalement.

Les autorités locales ont donc choisi de mettre en place un projet long terme de centrales hydroélectrique afin d’apporter cette énergie propre et confortable aux populations, freinant ainsi l’exploitation forestière illégale. C’est un changement positif considérable pour les populations ; évidemment, pour l’instant la demande locale d’électricité reste inférieure à la capacité de production des centrales. C’est pour cela qu’en attendant l’équilibre offre-demande, le minage peut consommer une partie de l’énergie produite en surplus et apporter des revenus additionnels conséquents à la centrale, pour l’aider à atteindre plus vite sa rentabilité.

 

Quel est le ROI d’un conteneur ?

Le coût d’un conteneur est approximativement d’un million de dollars pour un chiffre d’affaire d’environ 1,2 million de dollars par an.

De plus, ce type de conteneur est un client idéal pour une installation hydraulique car il consomme 24h/24, 7J/7.

Quelles opportunités de minage offre la France ?

Il y aurait un intérêt considérable pour EDF de miner du bitcoin, de mettre des containers de mining sur les centrales nucléaires afin de leur apporter un talon de consommation ; cet intérêt est certes moins prégnant que dans des pays où de multiples petits réseaux locaux non interconnectés sont obligés d’avoir une offre très supérieure à la demande, mais il existe. L’État français a souvent donné un avis négatif sur Bitcoin : dans ces conditions il est difficile pour les acteurs nationaux de travailler sérieusement le sujet, nous espérons qu’il y ait des signes positifs de l’État en 2021. C’est dommage, dès 2017, nous avons travaillé sur le sujet avec EDF, notre fleuron national a eu tôt l’opportunité de se constituer un trésor de guerre en cryptos. L’inanité de la réflexion de nos autorités sur Bitcoin nous a conduits à ne plus espérer miner chez nous, Bref, malgré un potentiel évident. La nouvelle entreprise que nous venons de créer, BBGS (association de BigBlock avec notre confrère Bordelais GWENSAS) a quand même son siège en France, nous sommes attachés à notre pays et malgré l’acharnement des décideurs politiques de  contrôler et punir tous les acteurs français, nous continuons, sans doute naïvement, à refuser d’écouter les sirènes de la délocalisation de nos sièges sociaux. 

« À l’avenir, je pense que la majorité des mineurs seront des compagnies d’électricité en partenariat avec des entreprises de minage »

Quel type d’acteur voyez-vous entrer dans le marché du minage dans le futur ?

L’industrie du mining de Bitcoin a, depuis de nombreuses années, bien mauvaise presse. Nous avons notamment été accusés de favoriser le réchauffement climatique, Bitcoin a été comparé à un « gouffre énergétique ». La réalité est bien différente : miner avec des énergies fossiles n’est que très rarement rentable, et si ça l’est, c’est rarement pérenne. Le minage de Bitcoin se concentre tout simplement là où il y a de l’énergie perdue. Je constate moi-même sur le terrain que la plupart des mineurs utilisent de l’hydroélectricité, et dans une étude de Cambridge 75% des mineurs disent avoir recours à l’hydroélectricité [4] : ceci confirme ce que j’ai observé empiriquement, et c’est d’ailleurs logique puisque c’est l’énergie la moins chère. À l’avenir, je pense que la majorité des mineurs seront des compagnies d’électricité renouvelable en partenariat avec des entreprises de minage.

Cela n’induit pas une concentration du mining, les compagnies d’électricité ne sont pas forcément de grosses multinationales ou des entreprises d’état, il y a des compagnies locales, et on pourrait même voir des unités de production communautaires miner du Bitcoin. Par exemple, une communauté dans un petit pays montagneux, éloignée du réseau électrique, pourrait se rémunérer en minant avec leur surplus énergétique nocturne en utilisant des machines réputées obsolètes et donc très bon marché et se créer ainsi une trésorerie en or numérique. Et puis on voit arriver dans le mining des acteurs de tous horizons, de grosses entreprises qui réalisent que de se positionner comme mineur tant qu’il reste des places (donc des MW perdus) est une stratégie long terme éclairée.

Pour terminer, quelle est votre vision de l’intérêt social de Bitcoin ?

Quand les monnaies ne sont plus étalonnées sur quelque chose de tangible, (depuis la fin de l’étalon or en 1971) la création monétaire est débridée : 25% des dollars existant ont été créés par la Réserve Fédérale en 2020 ! Cette création monétaire profite beaucoup plus aux classes les plus aisées [5] et ce phénomène ne cesse de s’amplifier. Cette monnaie dette, elle devra être remboursée, toute la population sera concernée, et ce sera fait au détriment des droits sociaux.. Je suis convaincu que Bitcoin finira par s’imposer comme une monnaie référente mondiale, parce qu’un étalon est indispensable et qu’il est le mieux placé pour assumer ce rôle : Bitcoin a une création de jetons programmée à l’avance, non manipulable et c’est l’objet monétaire qui est techniquement le plus solide et le plus efficace. Sur le long terme, étant donné que la monnaie est le principal vecteur des échanges humains, le fait d’avoir une monnaie dure et honnête aura une influence considérable sur les populations, et sur le partage des richesses. 

Et n’oublions pas que 40% des adultes dans le monde sont débancarisés. Depuis maintenant plus de 10 ans, Bitcoin permet de résoudre ce problème. N’importe qui dans le monde possédant un téléphone et internet peut devenir sa propre banque, et de manière sécurisée. Un artisan d’un pays en voie de développement ne pouvant ouvrir un compte bancaire peut présenter son travail sur internet, se faire payer en cryptomonnaie et avoir accès au marché mondial.

 

Quel type de machines utilisez-vous pour miner, et comment fonctionnent-t-elles ?

Les machines que nous utilisons dans le minage de Bitcoin sont communément appelées des ASICs. Le leader du marché est chinois et s’appelle Bitmain, ses concurrents sont nombreux, les principaux étant Innosilicon, MicroBT ou encore Canaan. Ces fabricants sont tous chinois. La machine la plus performante est le AntMiner S19 de Bitmain, avec une puissance de calcul de 110TH. [6]

Quel est l’impact de la baisse ou de la hausse brutale du prix du Bitcoin sur les mineurs ? Les halvings de Bitcoin [7] représentent-ils une menace pour les mineurs ainsi que pour la sécurité de Bitcoin ?

 La sécurité de Bitcoin est assurée par son algorithme de minage, « Proof Of Work ». [8] Si le Bitcoin baisse drastiquement, les mineurs ne pouvant plus être rentables à ce prix-là arrêteront leurs machines. En revanche, pour ceux qui utilisent de l’électricité en surplus, ou pour les producteurs d’électricité se fournissant eux-mêmes, la rentabilité sera là quel que soit le prix d’un bitcoin. Si le prix baisse, entraînant dans sa suite le hashrate, certes, le mur de sécurité que représente le proof of work sera moins haut, adapté de fait à la valeur en bitcoins : la protection s’adapte au prix, et ce n’est pas une menace pour la pérennité du système que de voir le prix chuter.

Historiquement, nous avons vu des moments où l’électricité devenait trop chère par rapport au prix du Bitcoin (fin 2018). Les mineurs ont alors dû se relocaliser car ils n’étaient pas dans des lieux de minage durables. Les machines de minage peuvent se déplacer sur la planète relativement facilement, en fonction des fluctuations du hashrate. La carte mondiale du minage est très mobile, elle ne cesse de se déplacer en fonction du cours et du hashrate : certains pays étaient dominants il y a quelques années et ne le sont plus désormais, un équilibre se forme naturellement. A chaque Halving, le volume de BTC minés est divisé par deux, là aussi, cela peut rebattre les cartes et redistribuer le hashrate géographiquement.

Depuis Mars 2020, nous assistons à une forte hausse ; nous allons voir le hashrate exploser dans les mois qui viennent, la sécurité du réseau va s’adapter à ces nouveaux niveaux de prix. Des fermes s’installent aujourd’hui avec des prix de KWh qui auraient été rédhibitoires il y a 6 mois : Si la correction est sévère, nous verrons comme en 2018 ces fermes devenir non rentables, le hashrate baisser provisoirement pour se reconstituer plus loin : c’est la magie de la proof of work, ce protocole est extrêmement intelligent.

L’augmentation constante de la sécurité de Bitcoin est un signe fort de la pérennité du réseau. Les entreprises de minage sont confiantes pour le futur, même lorsqu’il y a une baisse de rentabilité : nous savons que ça n’est que provisoire, nous savons que le prix de bitcoin est appelé à monter.

 

 

Sources

[1] Dans le contexte de Bitcoin, le mining est la manière avec laquelle le réseau est sécurisé. Des entités, les mineurs, vont utiliser leur puissance de calcul pour résoudre un problème mathématiques complexe. Toutes les 10mn environ, le premier mineur ayant trouvé le résultat du problème est récompensé en bitcoins.

[2] Un mining pool est la mise en commun des ressources de puissance de calcul de plusieurs mineurs pour avoir plus de chance d’obtenir la récompense distribuée toutes les 10mn (puis la récompense est divisée par le gestionnaire du mining pool en fonction de la puissance de calcul apportée)

[3] Un ASIC miner, ou ASIC est une machine spécialisée dans le minage de Bitcoin. Ces machines sont composées d’un très grand nombre de puces (pour l’entreprise leader Bitmain, par exemple, fournies par Taiwan Semiconductor) permettant d’effectuer des calculs précis de la manière la plus efficace possible

[4] https://www.jbs.cam.ac.uk/faculty-research/centres/alternative-finance/… 

[5] Cet effet est appelé l’effet Cantillon : l’injection de monnaie profite à ceux qui la touchent en premier https://fr.wikipedia.org/wiki/Richard_Cantillon#L'effet_Cantillon

[6] Les machines de minage, résolvent pour sécuriser Bitcoin, des problèmes mathématiques en calculant des « hash » (empreinte numérique de données). Ici, le Antminer S19 calcule 110 Tera-Hashs par seconde, c’est-à-dire 110 000 000 000 000 (110 000 milliards) calculs de hash par seconde. Plus le prix d’un Bitcoin est élevé, plus la rémunération des mineurs est importante. Cela implique un nombre plus important de mineurs. La puissance de calcul du réseau (mesuré par le hashrate) est alors plus grande.

[7] Tous les 4 ans depuis l’inception de Bitcoin, la récompense offerte toutes les 10 minutes au mineur le plus rapide est divisée par 2. Elle était de 50 bitcoins par bloc en 2009, puis 25 dès 2013, 12.5 dès 2017, et 6.25 depuis le 11 Mai 2020.

[8] Le proof of work (ou preuve de travail) est l’algorithme de consensus de Bitcoin, nécessitant de la puissance de calcul pour sa sécurité. Pour en savoir plus : https://fr.wikipedia.org/wiki/Preuve_de_travail